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    February 23

    Notre siècle dernier

    Notre siècle dernier
     
    Préface à l'Esprit de la terre, album de photographies de MARC PAYGNARD.
     

     

     

       Comme beaucoup de gens nés avant 2001 (bien que certains fussent trop jeunes encore pour en ressentir le choc !) j’ai assisté à un phénomène très curieux et qui n’a pas été sans traumatiser quelques observateurs : mon siècle, celui où j’avais depuis longtemps mes habitudes, mes souvenirs, mes pantoufles, où je supposais ma jeunesse  bien à l’abri – c’est-à-dire le XXe – a pris tout à coup le nom de « siècle dernier ». J’aurais éprouvé le même sentiment, je pense, si, après m’être absenté vingt-quatre heures de mon domicile, je l’avais découvert, au retour, rasé pour cause d’insalubrité ou transformé en musée municipal.

     

       Nous devons nous y résigner : le « siècle dernier » a cessé de porter le numéro 19, pour devenir le XXe. Et le XIXe adopte à présent la silhouette lointaine, comme estompée dans le brouillard de ses Lumières, que présentait son prédécesseur immédiat avec sa perruque poudrée, son Indépendance américaine et son bon Dr Guillotin. Du coup, et c’en est un, de coup, croyez-moi, ce qui constituait notre histoire contemporaine, nos Présidents, nos grands criminels, nos bagnoles, même nos guerres, bref, notre pain quotidien, est en train de revêtir une valeur et des habits noir et blanc un peu trop boutonnés, amidonnés,  un peu archaïques,  encore vaguement proches cependant, tout comme ceux que le siècle barbu et moustachu de Victor Hugo et de Pasteur a si longtemps portés pour nous.

     

       Voilà pourquoi, en fin de compte, les photos de Marc Paygnard nous surprennent moins qu’elles ne nous émeuvent, comme nous émouvaient sans nous déconcerter les daguerréotypes de nos arrière-grands-parents ou les sages gravures de leurs livres. Cette paysannerie des années soixante-dix, aujourd’hui disparue – et depuis pas mal de temps – aurait fait ouvrir de grands yeux aux enfants ou aux citadins de 1990, habitués à la télé des chaumières, aux ballets de tracteurs, voire aux bombardements insecticides. On les entend d’ici se récrier : « Quoi ! Il y a à peine quinze ou vingt ans, on voyait encore ça dans nos campagnes ! Des charrettes tirées par des chevaux ! Des vieilles avec un fichu sur la tête, et qui  priaient le petit Jésus ! Et – non, je rêve…  – des cuisinières à charbon ! »

     

       En 2007, on s’attendrit ; on ne s’exclame plus. Rien d’extraordinaire en vérité dans ces survivances rustiques : traction animale, four à pain chez soi, gerbe de foin au bout de la fourche… puisque c’était au siècle dernier.

     

       Au moment où Marc Paygnard les a fixées, ces images semblaient encore anachroniques, à la limite du folklore. Aujourd’hui, elles ont réintégré leur juste chronologie, celle de l’Histoire. Elles éveillent en nous l’émotion particulière, un brin nostalgique – parfois poignante si l’un de nos souvenirs personnels s’en trouve ressuscité – qu’entraîne l’évocation d’un passé plus ou moins rattaché à notre propre vie, par des racines familiales, géographiques, ou d’autres liens.

     

       Quand j’ai commencé à feuilleter, ou plutôt à caresser du regard ces photos, je demeurai d’abord à l’extérieur, spectateur d’un monde qui s’offrait à mes yeux comme sur un plateau de théâtre : théâtre d’ombres et de fantômes. Et puis soudain, sur le profil d’une vieille fermière au visage illuminé d’un sourire plein de malice et de générosité, un déclic se produisit. J’ai quitté mon fauteuil de spectateur, j’ai gravi les marches du  podium, je suis entré dans ce monde. Ce n’était pas elle, bien sûr, mais j’avais quand même reconnu ma grand-tante, « la tante Eugénie » on l’appelait, mariée à l’oncle Léon. Il me faut préciser que ma famille paternelle est pour moitié originaire de la Franche-Comté, pour l’autre moitié du Limousin. Et que j’ai passé mes vacances d’enfant, pendant la guerre et un peu après,  tantôt à Fraisans, dans le Jura, tantôt au Bois-aux-Arrêts et à Marsac dans la Creuse. C’est dire si l’odeur de l’étable m’est familière, cette bonne odeur d’ammoniac propagée par la fermentation de la paille dans le purin. Elle est pour moi le parfum même de la campagne, inséparable des ciels de juillet, des sauterelles jaillissant sous les pas, de la quête obsessionnelle des champignons et du bourdonnement des mouches sur les ombelles.

     

       Eh bien, ces odeurs, ces bruits, cette fulgurance en bouche des jeunes Arbois et des antiques vins jaunes sur les noix et le fromage de Comté, le goût légèrement aigre de la  miche au levain tranchée droit au couteau de poche contre la chemise à carreaux et tartinée de la sublime cancoillotte, les petits cubes de pommes de terre que la tante Eugénie faisait sauter au saindoux et à l’ail dans la cocotte de fonte, tandis que l’oncle Léon, lunettes au bout du nez, lisait avec application les nouvelles du canton ; et aussi les féveroles noires (jamais retrouvées depuis) glanées dans le champ après le gros de la récolte, et même la barbe biblique de mon arrière-grand-père Jean-Baptiste Mourlet aux yeux pétillants de finesse, encadré dans la chambre de mes parents, j’ai récupéré tout cela en un brusque pêle-mêle de sensations vivantes lorsque j’ai pénétré à l’intérieur des photos de Marc Paygnard, comme on enfouit le nez au beau milieu d’un bouquet de fleurs fraîchement coupées.

     

       Je voudrais ajouter ceci : vous pouvez (tout est pardonnable aux yeux d’un Franc-Comtois, tant il est fier de descendre en quelque façon de Louis XIV !) vous pouvez n’avoir jamais mis les pieds ni une parcelle de vos rêves en Haute-Saône, Jura, Doubs ou Territoire de Belfort, et prendre néanmoins un infini plaisir à contempler l’exposition de portraits, de paysages, de scènes champêtres et de natures mortes à laquelle le peintre Paygnard nous convie. J’ai bien dit : le peintre. Car, si je ne me trompe, il préfère la composition réfléchie à l’instantané aléatoire, la signification recherchée derrière l’apparence,  et profonde, à l’interprétation du photophage capricieux… rançon d’une confusion fréquente entre talent et hasard. Jadis, on louait le peintre d’être un bon photographe. Aujourd’hui,  remercions Marc Paygnard le photographe de peindre ce qu’il pense, et de savoir construire ce qu’il sent.     

     
     
     

    Montherlant retrouvé

     

    Montherlant retrouvé

     

       « Malheur aux honnêtes ! Malheur aux honnêtes ! Malheur aux meilleurs ! » Tous ceux qui eurent la chance et le bonheur d’assister à la reprise du Maître de Santiago en 1972, à la Comédie Française, ont encore dans l’oreille les accents de violoncelle rauque de Michel Etcheverry proférant le terrible constat d’Alvaro. Aujourd’hui la chance repasse : il ne faut pas la manquer. Ce n’est plus Etcheverry, mais Jeener. Ce n’est plus le Français, mais le Théâtre du Nord-Ouest. En outre, événement extraordinaire, Santiago n’est que l’une des seize pièces de Montherlant (la totalité de son œuvre dramatique) présentées au cours du cycle organisé par Jean-Luc Jeener.

       Dans le  paysage théâtral français, le Théâtre du Nord-Ouest semble un aérolithe dont la chute en plein Faubourg Montmartre a creusé un cratère. Le pittoresque de son passé, déjà, justifierait un livre. Cabaret en vogue avant guerre, le lieu est pris en main à la Libération par cinq anciens de la Deuxième D.B., dont l’entraîneur de Marcel Cerdan. Circonstance qui conduira Édith Piaf (dont on n’a pas oublié les liens avec le boxeur) à s’y produire fréquemment. Sa loge y existe toujours. Elle fera monter sur la scène du « Club des Cinq » un jeune chanteur… nommé Yves Montand.

       Jusqu’en 1954, le cabaret connaîtra le succès, grâce à des habitués célèbres, dont Jean Gabin, Marcel Carné, Jacques Prévert. Puis, sic transit…On le transforme en cinéma.  Nouvelle mutation en 1991, à l’usage des amateurs de « rock », dont le charivari indispose le quartier. Enfin, le calme et la ferveur s’y installent en 1997, avec l’arrivée de Jeener et de sa Compagnie de l’Élan.

       À côté du patron de l’Élan, les « hommes-orchestres » de jadis, qui jouaient d’une dizaine d’instruments à la fois tout en frappant sur une grosse caisse à l’aide d’une pédale tandis qu’ils agitaient les clochettes de leur chapeau, font figure de spécialistes bornés. Ce lutin malicieux, toujours courant de droite et de gauche (plutôt de droite, il est vrai, ce qui ne va pas sans effaroucher les fonctionnaires de la Culture), exerce en effet tous les métiers du théâtre : directeur de troupe, directeur de salles – le Nord-Ouest en compte deux –, auteur dramatique porté par la foi, metteur en scène, comédien, régisseur de plateau, accessoiriste, balayeur, et j’en passe ; il assure aussi la billetterie les soirs où il ne joue pas. Pour couronner l’ensemble, ou plus exactement pour lui permettre de se nourrir de temps en temps – le temps qu’il lui reste ! – il est critique dramatique dans les suppléments du Figaro. Un critique d’une complète liberté. 

       Il a inventé un type de programmation unique en son genre : présenter en alternance toutes les pièces d’un auteur, en y ajoutant le cas échéant, pour compléter le panorama,  des conférences et des lectures d’œuvres non théâtrales. La pédagogie rejoint ici la boulimie de ce Protée des planches : ces dernières années, quiconque désirait, pour un motif professionnel ou personnel, étendre et approfondir sa connaissance de Racine, Hugo, Claudel, Musset, Corneille, Feydeau, Marivaux, n’aura pu faire l’économie d’une fréquentation assidue du Nord-Ouest.

       La prochaine « Intégrale » sera consacrée à Shakespeare. Mais, jusqu’à fin décembre, nous sont proposées toutes les facettes de Montherlant, protéiforme lui aussi, toutes les extrémités de lui-même où il est allé, poussé par ce balancier d’horloge qu’il nommait « syncrétisme et alternance ». Cocteau a dit : « Montherlant est l’Aigle à deux têtes. Une de ces têtes est celle du Maître de Santiago, l’autre celle de Malatesta. » C’est une grande chance pour les spectateurs de ce début du XXIe siècle, lequel semble vouloir marcher, hélas ! sur les traces de son prédécesseur.  On ne joue plus guère cet auteur, pourtant l’un des plus grands de notre répertoire, pour des raisons plus ou moins obscures qui tiennent moins à la politique, semble-t-il, qu’à la calomnie. Une aura d’aristocratie hautaine et de rhétorique austère flotte autour de son nom et de son œuvre, qui ne correspond à rien qu’on ait pu constater – si l’on connaît, bien entendu, ses écrits. A fortiori si l’on a approché le personnage, apprécié son humeur volontiers plaisante, parfois même son humour quelque peu gouailleur : « Ce n’est pas la polissonnerie qui est vulgaire, c’est la pruderie », allègue-t-il à propos de certains passages jugés « grossiers » de son Don Juan.

       La politique ? Montherlant a eu les phrases les plus dures contre l’impérialisme et le colonialisme : voir notamment la célèbre tirade d’Alvaro dans Santiago. Agnostique, apologiste du désir, pourfendeur des sociétés gangrenées par l’appât du gain, voilà des positions qui devraient convenir à la gauche. Mais non. On se rappelle cette anecdote des années Mitterrand : Une jeune comédienne de talent, qui a présenté au concours du Conservatoire de Paris une scène de la Reine morte, est recalée. Elle s’enquiert du motif de son échec auprès d’un des examinateurs, metteur en scène alors assez connu, dont nous tairons le nom par charité. Réponse de l’éminent professeur : « Mademoiselle, à notre époque on ne travaille plus Montherlant dans une école nationale. »

       On se souvient aussi d’Antoine Vitez – dont l’intelligence, pourtant, était d’une tout autre envergure – rayant d’un trait de plume, dès son arrivée à la direction de la Comédie-Française, le beau projet de son prédécesseur Jean Le Poulain : inscrire au programme la Ville dont le Prince est un Enfant. On n’oublie pas davantage, dans les annales de la bêtise critique, le plumitif aux ordres d’« un grand journal du soir » (selon l’expression consacrée) qui, en guise d’oraison funèbre, traita Montherlant d’« auteur d’aphorismes pour cendrier ». Voilà qui alimentera l’ironie des générations à venir, comme nous nous gaussons aujourd’hui des bévues de Francisque Sarcey. Enfin, pour clore le florilège, je raconterai une petite histoire personnelle : lors d’un souper d’après représentation chez le président d’un festival de théâtre, je fus amené à déplorer l’absence de pièces de Montherlant sur les scènes de Sarlat, d’Avignon ou du Festival d’Anjou. Un comédien, d’ailleurs de grand talent et qu’il m’est arrivé d’applaudir dans mes articles, homme charmant et cultivé de surcroît, intervint en faisant la moue : « On ne pourrait pas parler de choses moins ennuyeuses ? » 

       Ennuyeux, les délires de Malatesta ? Ennuyeux, le Don Juan le plus complexe et le plus mystérieux du répertoire avec celui de Molière ? Ennuyeuse, cette ahurissante Brocéliande qu’on devrait placer quelque part entre Vitrac et Ionesco, avec un zeste du Buffet froid de Bertrand Blier trempé dans le Bourgeois Gentilhomme ? Si l’on croit que je galèje, qu’on se reporte seulement au dialogue de la scène 5, Acte II ; en particulier à ce passage où M. Persilès, à qui un généalogiste a affirmé qu’il descend de saint Louis, discute avec l’employé du gaz :

    « PERSILÈS : Au rang où je suis, s’il y a rang, je ne laisse pas cependant d’être homme comme un autre.

       L’EMPLOYÉ : Il fait noir dans votre antichambre. Et est-ce ma faute si ma pile a flanché ?

       PERSILÈS : C’est juste. Et je vous ai, en effet, insulté. Je vous demande de me pardonner. Mon premier mouvement était celui du sang, que j’ai un peu chaud, corbleu ! c’est un sang dont la source est généreuse. Le second est le mouvement de ce que je me dois et de ce que je vous dois.

       L’EMPLOYÉ : Bon, ça va.

       MADAME (à la domestique) : M. Persilès est fatigué.

       ÉMILIE : Il fume trop.

       PERSILÈS : Vous avez un parapluie.

       L’EMPLOYÉ ; Vous voyez.

       PERSILÈS : C’est vrai, il y a souvent de l’eau dans le gaz. »

       Le reste à l’avenant.

          Quant à la fameuse « misogynie », on la trouvera beaucoup plus développée chez Schopenhauer, Nietzsche ou Strindberg, qui ne sont pas encore, que l’on sache, des écrivains interdits à la vente.

       Puisqu’il n’y a ni rhétorique – mais il y a, certes, un grand style, et il ne faut pas confondre les deux – ni ennui, ni engagement « à droite » (Montherlant s’est toujours décrit  « au plafond », comme Lamartine), d’où vient cette réputation falsifiée auprès de gens qui, pour la plupart, n’ont approché son œuvre ni de près, ni de loin ?

       Il semble qu’il s’agisse de quelque chose de beaucoup plus général et vague que des questions de littérature ou de politique ; de quelque chose en relation avec l’état actuel de notre société. Le théâtre de Montherlant est perçu comme une condamnation implicite de notre aveulissement, des abandons, des complaisances à tout ce qui ronge notre tissu social, nos valeurs fondamentales, sous le prétexte d’une « modernité » prétendument unique et inéluctable bien qu’elle couvre le monde de ses ruines et de ses échecs.

        Par le choix de ses sujets, par sa manière royale de les traiter, Montherlant apparaît comme un empêcheur de tripatouiller en rond à l’étage des cuisines. Le « théâtralement correct » l’occulte parce que la partie critique de son théâtre  l’apparente à Caton le Censeur, un gêneur qui tend à ses contemporains un miroir où, bradeurs des vertus romaines, ils craignent de se reconnaître. 

       Quelqu’un qui met dans la bouche de ses personnages des phrases telles que : « En prison ! En prison pour médiocrité » (Ferrante dans la Reine morte), « Je ne tolère que la perfection » (Alvaro dans le Maître de Santiago) ou : « Je ne suis pas de ceux qui aiment leur pays en raison de son indignité » (Alvaro, encore, phrase mise en épigraphe aux Poneys Sauvages par Michel Déon), cet homme-là doit être placé en quarantaine ou, mieux encore, gommé de l’histoire littéraire comme d’autres l’ont été pour d’autres raisons. D’autant que dans une postface à Santiago, il insiste on ne peut plus clairement : « Notre époque est celle de l’imposture éhontée. Il s’agit toujours d’affirmer que le blanc est noir. Les gens, distraits, ahuris, et ignorantissimes, finissent par le croire. Cela dans tous les ordres : politique, social, artistique, littéraire. » Ce texte est daté de 1948. Qu’écrirai-il aujourd’hui !

       L’« Intégrale Montherlant » exige donc un certain héroïsme, autant de la part de Jean-Luc Jeener que des troupes qui accompagnent son aventure. La récompense de son héroïsme, l’homme du « théâtre de l’incarnation » la reçoit des spectateurs, souvent très jeunes, qui lui disent à la fin d’un spectacle : « C’est donc ça ! ce Montherlant dont on ne nous parle jamais ! Mais c’est magnifique ! » On entend les mêmes réflexions à la sortie du cours d’art dramatique de Dominique Leverd, dont les élèves, eux, travaillent des scènes de la Reine morte, de Racine, de Corneille, pour leur donner le goût des grands textes. Tout ne sera pas perdu, tant que des jeunes gens avides de beauté et de dépassement de soi se réuniront dans ces cryptes chères à Jeener, à l’abri durant quelques heures des niaiseries et du vacarme du monde.

     

      

    February 13

    Politique de la langue

    LE PRÉLUDE ET L’ANDANTE : « ÊTRE ET PARLER FRANÇAIS »

     

       Quatre cents pages, puissamment argumentées. L’ouvrage de Paul-Marie Coûteaux impressionne par sa masse, sa force et la passion qui l’anime. C’est probablement le livre le plus complet que l’on puisse écrire hic et nunc sur la langue française, sur les dangers qu’elle court, sur les réponses qu’elle seule peut apporter à l’ensemble des problèmes qui harcèlent notre patrie. Complet ? Je commencerai par ce qui fâche (un peu). Et pour ce faire, j’évoquerai au préalable une anecdote datée de 1959. À la suite d’un article intitulé « Prélude à Cottafavi » où un très jeune critique revendiquait, avec l’aplomb de la jeunesse, la découverte d’un cinéaste, François Truffaut avait répondu dans Les Cahiers du Cinéma : « Il ne faut pas confondre le prélude et l’andante. » « Personne, lisons-nous dans Être et Parler français, n’envisage [cette question de la langue] dans sa dimension centrale : c’est l’être français tout entier qui tient aujourd’hui à la langue. » Autrement dit, et c’est la thèse de l’ouvrage, la langue doit d’abord et surtout se penser en termes d’identité, de rayonnement, d’unité nationale et par conséquent de politique.

       Or cela fait plus de quarante ans que les défenseurs les plus avisés de notre langue,   cancérisée par l’« angloricain », se battent sur cette brèche, à commencer par Étiemble et son « comparatisme militant » (selon la formule de l’essayiste roumain Adrian Marino), enté sur la politique et l’idéologie. Le pourfendeur du franglais m’écrivait encore en 1985 de sa retraite de Vigny : « La France ne veut plus parler sa langue. Elle se veut […] le 51e État de l’Union capitalisto-raciste des USAgés… » En 1971, le magazine Matulu, dont la défense et illustration du fait linguistique comme fait politique était l’un des terrains favoris, faisait sensation en obtenant pour son premier numéro un long article du président Bourguiba : « La Francophonie sans complexe ». En 1979, un opuscule, Destin du français, cernait  avec la précision d’un scalpel l’enjeu de l’existence même de la France suspendue à sa langue. L’auteur, Michel Marmin, vient justement, dans l’une de mes émissions radiophoniques, de  nous reparler de cette fragilité d’une nation et d’une langue qui ne se maintiennent à travers les siècles que par le volontarisme d’une « création continue », comme disent de l’univers certains théologiens.

         Un ouvrage de l’importance d’Être et parler français, eût peut-être encore gagné en efficacité à prendre  en compte les batailles livrées et parfois gagnées dans le domaine éducatif par les Deloffre,  Rougeot et autres universitaires de haut niveau mobilisés à partir de 1968, ou conduites en d’autres lieux par Pierre Gaxotte, contre le Plan Rouchette, par exemple, la méthode globale ou l’histoire non événementielle ; batailles à l’époque tout aussi  politiques – et urgentes – qu’aujourd’hui  celles d’un Aymeric Chauprade ou d’un Michel Guillou (Francophonie-Puissance, 2005).

        Rappellerai-je aussi le souci manifesté par la « Grande Muette », en 1981, d’insérer la défense de la langue française dans le cadre d’une réflexion sur le concept de « défense globale » ?  Il m’avait été alors demandé de prononcer devant la 94e promotion de l’École supérieure de guerre une conférence sur ce thème, qui me fournit la trame de Discours de la langue, pour lier indissolublement les trois puissances : politico-militaire, économique et linguistique ; discours publié en  1985 et repris en préface au premier volume des Maux de la langue.  La dimension politique, et surtout géopolitique, du couple langue-nation, n’a jamais cessé de motiver ouvertement ou secrètement le combat des défenseurs du français.

       Ses accents les plus pénétrants, Paul-Marie Coûteaux les tire de son analyse de la langue maternelle, où il rejoint le Chateaubriand de l’Essai sur la littérature anglaise : « Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire, écrivait François-René dans cet ouvrage publié en 1836 mais recueillant des textes rédigés dès le début du siècle,  rendent les perceptions confuses. Quand l’idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l’envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n’aviez connu que votre langue […], cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l’ayant pas pensée  à la fois dans différentes langues, elle n’eût point été l’avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle aurait eu ce caractère d’unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les œuvres de l’intelligence restent des masses nébuleuses, ressemblant à tout et à rien. »

       Au sceau de précision et d’intimité qu’imprime à la pensée la langue maternelle s’oppose la régression vers ce que Coûteaux nomme « la tour du Babil » : « Babil, balbutiements… » Ces considérations linguistiques débouchent nécessairement, on l’a dit, sur la géopolitique : « La rivalité militaro-linguistique qui oppose la France et les Etats-Unis ne se limite pas à l’Afrique subsaharienne ; il faudrait la suivre aussi dans toute l’Afrique du Nord et le monde arabe, la percée française des années 1960 en Irak, joyau de la zone d’influence anglophone au Proche-Orient, ayant été soldée par deux guerres ; dans le Pacifique aussi, où toujours les Anglo-Saxons  ont tenté, en vain, d’atteindre au monopole de l’influence.

       L’auteur, évoquant une des dernières paroles du président Mitterrand,  va jusqu’à parler de « guerre vitale » : « entre trois conceptions du monde, le tout-marché à l’anglo-saxonne, le tout-sacré à la musulmane, ou le primat de la politique et donc de la raison à la française. » Il cite pour notre bonheur, en épigraphe au chapitre « Esclave parlera langue du maître », ce fragment des Minutes du procès de Jeanne, consignées au Ier mars 1431 : «  – Sainte Marguerite parle-t-elle langage d’Angleterre ? – Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ? »

       L’impérialisme américain est traité de la bonne manière, méticuleuse et sans pitié, par le député européen, directeur de l’Indépendance ; en particulier son arsenal  culturel, machine à hacher et homogénéiser les peuples comme la viande de ses hamburgers ; est tout autant dénoncée sa courroie de transmission européiste, que des élites ahuries nous proposent comme bouclier. Je recommande tout spécialement la lecture du chapitre « L’Europe anglomérée, programme d’UE ». Lecture désespérante, où se trouvent  narrées par le menu les capitulations successives de nos gouvernants dans le domaine qui nous occupe.

       Conclusion, d’une éclatante lucidité : « Aussi longtemps que la France officielle, droite et gauche confondues, ne communiera plus que dans l’obsédante haine de soi, la violence embrasera la cité, à mesure que s’éteindra la parole. Ce n’est là qu’une affaire politique, c’est-à-dire humaine, donc amoureuse. » 

    Michel Mourlet

    Éditions Perrin, 400 pages, 21 €.