Papiersenligne's profilePapiers en lignePhotosBlogListsMore Tools Help

Blog


    November 04

    Perdre sa langue, c'est perdre son âme

    Michel Mourlet

    Fondation Dosne-Thiers

    18 octobre 2009

    Perdre sa langue, c’est perdre son âme

     

    (Communication à la 25e université du Club de l'Horloge)

     

     

     

     Mesdames, Messieurs,

     

       La langue française est menacée et attaquée de toutes parts. Nous en faisons l’expérience à longueur de journée. Pour quiconque reste un peu sensible à la justesse, à la précision du vocabulaire et à la correction de la syntaxe, ouvrir un journal, allumer un récepteur de radio ou de télévision, lire dans la rue certaines affiches, parler avec un commerçant, un banquier, un balayeur ou un ministre est devenu une épreuve qui exaspère les uns, accable les autres et ne peut laisser personne indifférent.

     

       Il y a à peine un demi-siècle, dans les microphones de ce qu’on appelait alors la Radiodiffusion-Télévision française, un présentateur tel que Léon Zitrone maniait encore avec aisance l’imparfait du subjonctif. Les instituteurs et les professeurs apprenaient à leurs élèves l’orthographe et la grammaire. Le monde de la finance, celui des sciences, de la médecine,  utilisaient des mots français, compris de tous. Aucun publicitaire n’aurait osé, ni même songé, à imposer sur le sol français l’usage exclusif d’une langue étrangère, comme cela fut décidé à Cannes en 1996 dans l’enceinte du festival international de publicité. Je n’ai pourtant pas le souvenir que la fidélité à notre idiome, en ce temps-là, ait terni le moins du monde notre rayonnement économique, scientifique et culturel, empêché aucune alliance d’intérêts avec d'autres pays, ni entravé la circulation des biens à l’intérieur de nos frontières.

     

       Que s'est-il donc passé depuis, pour qu'une majorité de nos compatriotes, entraînés par le mauvais exemple des nouvelles classes dirigeantes, renoncent à un apprentissage convenable de leur langue et abandonnent celle-ci peu à peu au bénéfice de l'anglais ?

     

       Plusieurs causes internes et externes, que nous avons maintes fois analysées avec le sentiment assez décourageant de bavarder dans le désert, se sont conjuguées  et continuent d'agir ensemble pour produire cet effet désastreux. Il ne s'agit pas seulement de ces utopies soixante-huitardes qui ont transformé le champ autrefois fertile de nos humanités en un laboratoire permanent d'expériences chaotiques, se supplantant les unes les autres sans jamais admettre leur faillite ; ni du snobisme assez débile des élites parisiennes, jargonnant entre elles un anglais de cuisine pour se distinguer du vulgaire comme Diafoirus le latin ; ni même de ces flux migratoires incontrôlés qui sont autant de torrents propres à emporter les digues de notre grammaire, fût-elle élémentaire. Notre réflexion aujourd'hui est invitée à se porter vers un point plus excentré, vers une tendance encore plus générale et qui relève de ce qu'on nous autorisera à nommer, en détournant légèrement le mot de son sens premier, la "géolinguistique", non comme étude géographique des langues, mais comme une branche encore insuffisamment prise en compte de la géopolitique. 

     

       La géolinguistique ainsi désignée pourrait se définir sous les espèces d'un appareil de moyens d'ordre linguistique, destinés à atteindre un résultat d'ordre politique ; et aussi sous l'aspect des effets que peut subir une langue par l'action – volontaire ou non – d'une politique. Ces moyens, ces effets sont loin d'être négligeables ; ils sont même, à certains égards, primordiaux, et l'on doit s'étonner qu'il se trouve si peu d'observateurs de la chose publique pour y prêter attention. 

     

       Hormis les divers événements, circonstances ou états d'esprit auxquels nous avons fait allusion, que s'est-il donc passé d'assez important, durant ces cinquante années,  pour que l'abaissement de notre langue amène des membres du gouvernement de la France, pourtant garants de l’usage du français « langue de la République », à recommander de « ne plus considérer l'anglais comme une langue étrangère » sur notre propre territoire ? Qu'est-il arrivé pour que des savants français se croient obligés de décrire en anglais leurs découvertes, quitte à en être dépossédés plus vite, pour que l'État ait accepté de marginaliser ipso facto le français dans la procédure de dépôt des brevets en signant le protocole de Londres, pour que l’un de nos plus grands aéroports, celui de Lyon, ait tenté de se baptiser Lyon Airport ?

     

       Il s’est produit deux événements majeurs : la dislocation de l’empire soviétique, qui formait contrepoids à l’impérialisme hégémonique des États-Unis, et la construction européenne, cristallisée autour du funeste traité de Maëstricht, qui a révélé clairement les visées fédéralistes du super-État artificiel, ou plutôt de l’hypermarché global, destiné par ses concepteurs, dès l’origine, à s’établir sur les ruines de nos nations.

     

       À l’évidence, la transformation de la planète en un immense réseau de trains de marchandises, au trafic réglé par un chef de gare américain et l’établissement – ou plutôt l’establishment   à Bruxelles et Francfort d’un de ses principaux dépôts, n’ont que faire des nations et des patries. Et il va de soi que les communautés historiques peuplant  ces entités inutiles ne sont pas moins embarrassantes : les membres des communautés enracinées et diversifiées seront donc amenés par tous moyens démocratiquement convenables à se couper de leurs racines pour mieux se fondre dans le grand  troupeau mondial des moutons consommateurs. D’où, pour compenser en apparence cet appauvrissement de substance humaine, l’accent mis par le Nouvel Ordre moral sur des abstractions dépourvues de vibrations sensibles, telles que la « citoyenneté » (au sens de « civisme »), la « solidarité », la philanthropie télécommandée. Pris isolément, chaque mouton est un individu tout nu, nombriliste, drogué de tranquillisants matériels, grelottant dans le noir ; mais agrégés ensemble, ils sont tenus d’écouter la même musique abrutissante, d’avaler les mêmes slogans de la Parole Unique, de brouter le même hamburger dans les mêmes Mac Do, rire aux même sitcoms et surtout parler la même langue qu’on désignera tantôt par l’appellation pidgin, tant par globish, en bonne voie chez nous sous forme de franglais américanoïde.

     

       On aperçoit ici sur quoi portent le débat et  l’enjeu de la langue. Ils portent sur le point de jonction de la nation, de l’individu et du langage. Et comme le principal support de toute pensée est le principe d’identité qui exige qu’A ne puisse être non A, nous ne pourrons faire l’économie de nous remettre en mémoire quelques définitions rapides : qu’est-ce qu’une nation, qu’est-ce qu’une culture nationale, une identité nationale, une langue nationale ? Et, brûlante question, quels intérêts, quels liens rattachent l’individu muni seulement de son identité individuelle à ces ensembles qui le dépassent : sa langue, sa culture, sa patrie ? Autrement dit, que lui apporte ou lui retire l’opération de déracinement culturel national auquel il est soumis ?

     

       À plusieurs reprises, déjà, j’ai employé indifféremment à dessein les deux mots « nation » et « patrie » qui sont loin d’être synonymes. C’est que les choses à dire sur la langue nationale qui est aussi notre langue maternelle ne se satisfont guère d’une définition purement juridique de la nation. Même Renan, dans sa célèbre conférence de 1882, Renan à qui on a parfois reproché de trop privilégier dans son analyse du concept de nation le lien volontariste au détriment du lien charnel, Renan rejoint le Barrès des grands romans de l’Énergie nationale. Permettez-moi de le citer longuement :

     

       « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime : les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. […] On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. »

     

        Vous constatez, Mesdames et Messieurs, que Renan lui aussi tient pour quelque peu interchangeables les termes « patrie » et « nation ». Le motif en réside dans cette notion qu’il invoque de « principe spirituel ». Un tel principe ne saurait se contenter d’un contrat, d’une formalité d’entrée ni même d’un serment, comme on le prétend de nos jours, et même peut-être on le croit. L’homme ne s’improvise pas, nous dit Renan ; le citoyen non plus. Il est le produit d’une lente maturation et d’un nombre suffisant de générations pour se sentir responsable et fier du passé collectif, pour s’en sentir blessé aux temps sombres, dépositaire toujours. Et dans ce dépôt enrichi par les siècles, il y a la langue.

       Renan passe un peu vite sur la langue, qu’il range parmi les facteurs relativement annexes de la nation. Il convient de remarquer aussi qu’il n’emploie à aucun moment dans son discours, bien que l’idée y soit partout présente,  l’expression « identité nationale ». Cela ne doit pas nous surprendre. Renan réfléchit et écrit à une époque où ni la langue française ni la nation française ne se sentent menacées dans leur existence. Une défaite, au contraire, et la perte de deux provinces ont ravivé comme jamais le sentiment national. Rien de ce que Renan observe autour de lui ne saurait l’inciter à méditer spécialement sur la langue et l’identité françaises. Il s’intéresse davantage aux limites géographiques, à la naissance des nations, à la volonté commune d’assumer des souffrances et de les surmonter.

     

        Nous nous trouvons cent vingt-sept ans plus tard dans une tout autre situation. Ce n’est plus une défaite qui conditionne et oriente notre perception du destin de la France, mais un encerclement, par un concours de volontés pour partie malignes, pour partie irresponsables et aveugles, qui, à l’extérieur comme à l’intérieur de nos frontières, s’attaque tantôt sournoisement, tantôt délibérément à la France, afin de  la mélanger, pardonnez-moi cette métaphore de cuisine, au potage apatride euro-mondialiste, dont la moulinette est le langage véhiculaire anglo-américain.

     

       Car la langue, Mesdames et Messieurs, avant de devenir par le lent travail d’une civilisation chargée d’œuvres l’âme même  du corps social, est d’abord par excellence le vecteur de communication, et conséquemment d’action, de toute collectivité humaine. Lorsque cette collectivité forme un peuple et que ce peuple bâtit, consolide, protège sa maison qui est la patrie, et aussi lorsqu’il en sort pour l’agrandir, la langue nationale est d’abord son meilleur outil et son arme. On l’a bien vu  tout au long de l’histoire des conquêtes et de la colonisation. Sous une forme moins brutale, plus insidieuse et d’autant plus dangereuse, on le voit encore aujourd’hui ; et c’est nous qui en sommes victimes. L’une des premières mesures que prend le conquérant sur le territoire du plus faible est de s’assurer la maîtrise des vecteurs de communication, c’est-à-dire de priver l’adversaire de son principal moyen d’organiser sa défense.

     

       Cela, c’est l’aspect si l’on peut dire matériel et pratique du rôle de la langue, instrument de la maîtrise du monde parce qu’elle en désigne et nomme les éléments, qui sans elle resteraient un chaos innommé. Cette maîtrise, il va de soi, est plus grande, elle est plus complète, au sein de la langue maternelle, c’est-à-dire pour nous la langue française, que si d’aventure on se hasarde, surtout sur son propre sol, à singer sans obligation une langue étrangère. Une langue seconde demeure nécessairement une sorte de code chiffré syntagmatique dont on peut posséder quelques clés usuelles, mais sans jamais en pénétrer  profondément la substance, les recoins, les subtilités, ni en apercevoir la parure moirée et chatoyante de connotations, d’associations, de paradigmes, comme disent les linguistes, déposés sur les vocables telles des couches d’alluvions par le fleuve des millénaires.

     

       Je souhaiterais ouvrir ici une parenthèse pour me référer à un texte de Chateaubriand que je cite souvent, car il apporte à mon discours la plus judicieuse des cautions. On sait que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, dans son impécunieuse jeunesse, a enseigné le français en Angleterre. Il parlait couramment l’anglais et même de façon si excellente qu’il traduisit Milton et écrivit des pages parmi les plus pénétrantes sur la littérature anglaise. Dans l’Essai qu’il lui consacre, on peut lire notamment ceci :

     

       « Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire rendent les perceptions confuses : quand l’idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l’envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n’aviez connu que votre langue et les glossaires grecs et latins de sa source, cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l’ayant pas pensée à la fois dans différentes langues, elle n’eût point été l’avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle aurait eu ce caractère d’unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les œuvres de l’intelligence restent des masses nébuleuses ressemblant à tout et à rien.»

     

       Nous arrivons ici au second aspect de la langue nationale, encore plus vital – en tout cas à mes yeux : non seulement nous agissons pleinement sur le monde par le moyen de notre langue, mais nous le ressentons, ce monde, le respirons, et nous nous percevons nous-mêmes, à travers cette imprégnation millénaire des mots, en puisant dans ce réservoir de sensations et de sentiments qu’ils enferment en leur cœur comme autant de tabernacles. Nous avons formé les mots de notre langue mais ces mots nous forment à leur tour. Nous voyons, entendons, mangeons même et buvons à travers le filtre soyeux, la tapisserie multicolore de nos mots. Et si nous essayons de nous comprendre nous-mêmes, comme le voulait Socrate, si nous nous regardons dans un miroir, le tain de ce miroir est composé de nos mots, de nos phrases, de notre langue tout entière. Autant dire que la langue française, qui est le sang vif de la France, circule dans nos veines et nous fait elle aussi ce que nous sommes, tout autant que notre code génétique, notre hérédité familiale, notre passé personnel ou celui de notre pays. Tout autant et avec quelque chose de plus qui est la conscience individuelle, reflet du monde et de soi, conscience qui ne peut, on le sait bien, se structurer, s’épanouir, bref, qui ne peut exister vraiment qu’à l’aide du langage articulé. Et quand ce langage s’articule en français, n’est-il pas logique d’en inférer que la langue française, signe péremptoire et principale composante de notre identité française comme toute langue l’est de toute identité nationale, que la langue française entre pour une proportion non moins notable dans la composition de notre identité personnelle ?

     

       Je me suis borné à effleurer la question des identités, en particulier l’identité culturelle, dont j’ai traité en d’autres occasions et qui nous entraînerait trop loin. Je signalerai simplement que, si l’identité culturelle ne se superpose pas exactement à l’identité nationale, il va sans dire que la langue nationale en fait considérablement partie. Altérer celle-ci, l’appauvrir d’une part, l’encombrer de vocables de substitution inutiles d’autre part, c’est déformer, mutiler notre culture tout entière.

     

       Je n’en fournirai qu’un exemple, parmi cent autres : l’adoption récente par la télévision, dans les dialogues des séries policières américaines, de l’expression « scène de crime » substituée à notre « lieu du crime » par des perroquets ignares qui se contentent de traduire mot à mot scene of the crime, soit « lieu du crime » en anglais, sans prendre garde qu’en français beaucoup plus qu’outre-Atlantique, le terme « scène » est de vocation  essentiellement active, théâtrale, dramatique, et non point passivement topographique. Or ce substitut sémantiquement déformant, venu des traductions de dialogues américains ou anglais,  s’est transporté tel quel dans nos propres séries, dialoguées directement en français, dont le découpage, le rythme, la mise en scène s’échinent laborieusement depuis quelque temps à copier sans succès le modèle standard américain. On voit bien par cet exemple  comment on passe petit à petit d’une trahison langagière très restreinte à une trahison culturelle plus générale ; puis à un désaveu, dans la honte,  des styles et des modèles qui firent le renom de la culture française.  

     

       Rappelons-nous : en perdant leur langue – dont nous n’avons conservé qu’une centaine de mots – nos ancêtres ont cessé d’être Gaulois, ont perdu leur âme de Gaulois pour se mouler en d’autres moules. Les Romains, en métissant et abâtardissant leur latin robuste, dense, dominateur, au contact de populations allogènes, ont abandonné leur âme de bronze pour devenir Italiens. Si nous perdons notre langue, si nous la laissons s’adultérer – comme on l’y pousse actuellement – sous nos yeux, sans réagir, non seulement nous perdrons notre outil le plus perfectionné, notre arme la plus puissante, sans compter le contact immédiat avec notre patrimoine littéraire et l’espérance d’être compris par nos descendants, mais nous perdrons en tant qu’individus notre identité personnelle, qui se confond pour une grande part avec celle de la France. Alors nous serons mûrs pour entrer, la tête basse, dans le long cortège des vaincus stipendiés, enchaînés au char triomphal du haut duquel l’imperator de la « super-classe mondiale », l’Oncle Sam,  avec son bon sourire de Mickey jusqu’aux oreilles, un gobelet de Coca-Cola à la main,  nous saluera d’un sonore « Welcome ! », ainsi qu’il a déjà commencé à le faire avec nos "enfants prodigues" et galonnés de retour au bercail de l’OTAN. 

    _______________

     

        .     

     

        

     

     

     

     

     

     

    August 19

    A la rencontre de Judrin

    À LA RENCONTRE DE JUDRIN

     

     

    Au début des années soixante-dix, Pompidou régnant, j’eus le bonheur de faire la connaissance et de Judrin et de son œuvre. Alfred Eibel, dont on connaît la sagacité critique à l’écart des modes – telle qu’il l’exerce aujourd’hui, non sans parcimonie hélas !,  dans le Figaro Magazine, Valeurs actuelles et  des préfaces savamment informées – avait été l’instigateur de cette prise de contact, au sens électrique du mot. Je venais de fonder Matulu, magazine artistique et littéraire conçu comme une succession de coups de pied dans la fourmilière culturelle. Le premier numéro,  mars 1971,  de notre « brûlot mensuel », ainsi que le surnomma le Monde un peu choqué,  comportait notamment un « Dossier Judrin » de deux pleines pages format grand quotidien, organisé par Eibel.

     

    Ce fut pour moi et quelques autres un éblouissement, comme à chaque – rare – fois que s’offre dans l’écrin du papier (Valéry, Nietzsche, Fraigneau, Toulet…) l’alliage radioactif de la concision, de la subtilité et de la poésie. La prose qui éclaire et foudroie. Et ce, bien entendu, sans jamais recourir aux grossiers procédés du style mitraillette et des effets « zoom » : propositions hachées, juxtaposition de phrases sans verbe, isolement brutal d’une image, qui rendent insupportables aux délicats et vouent aux corbeilles de la postérité tant de textes et de films dits « contemporains ».

     

    Mon attirance pour l’œuvre – découverte comme une épaule soudain nue – se trouvait renforcée par les liens de Judrin avec Jean Paulhan et la N.R.F. En 1959, Paulhan m’avait ouvert les colonnes de sa revue, où Judrin publiait des notes critiques depuis cinq ou six ans. Si bien que dans l’antichambre de la N.R.F., ou du moins le bureau où officiait sainte Dominique Aury, les clés du Paradis à la ceinture, il m’était arrivé, à peine sorti de mon cocon, de croiser un homme au beau visage lisse et fier, sans imaginer qu’un magazine que je dirigerais quinze ans plus tard lui consacrerait un hommage… et encore moins que je participerais à sa célébration posthume. Outre la distance de nos âges, de loin il m’avait paru assez froid, ou plutôt enroulé sur lui-même comme nombre de timides et de hérissons.

     

     Aujourd’hui que j’évoque ce souvenir de la rue Sébastien-Bottin, un sujet d’étude me semble s’imposer, si ce n’est déjà fait : la relation élective Paulhan-Judrin. Paulhan, qui met le pied de Judrin à l’étrier de l’hippogriffe littéraire. Judrin, qui polit la Vocation transparente de Jean Paulhan. Et Gallimard qui, Paulhan disparu, cesse de publier Judrin (un livre en trente ans !) sans doute parce que les produits de son alambic ne s’étaient jamais vendus à plus de quatre-vingt-douze exemplaires et qu’on était déjà parvenu à une époque – qui est aussi la nôtre – où l’importance (très momentanée) d’un homme de lettres se mesure exclusivement au poids du papier et aux relevés du diffuseur. Non bien sûr qu’un éditeur doive toujours perdre de l’argent, postulat absurde ; mais autrefois les grands éditeurs, et ils étaient grands à cause de cela, acceptaient d’en perdre un peu, parfois, pour conserver le privilège d’inscrire dans leur catalogue des œuvres dont ils flairaient – car ils possédaient ce flair – qu’elles s’ajouteraient un jour à notre patrimoine littéraire. Les temps ont bien changé.

     

    *

     

     

    J’ignore tout des Editions Calligrammes, à Quimper, excepté qu’elles ont relevé l’honneur fort compromis de l’édition française en assumant la publication de l’intégralité, ou presque, de la suite de l’œuvre escarpée et riante, je dis bien riante, de Judrin ; œuvre pareille à ces paysages alpestres où le scintillement de la neige qui couronne les pâturages est une jubilation de l’esprit.

     

    Il a écrit à la française (derrière chaque phrase, le moraliste embusqué), des récits, des contes, des nouvelles, des poèmes, des essais, des portraits-médaillons, un Journal fragmentaire et même des pièces de théâtre, surtout pour la radio qui fut après la guerre et jusqu’à la fin des années soixante, de Pierre Schaeffer et Paul Gilson aux Cartes blanches de Lily Siou, un fabuleux laboratoire d’écriture. Mais la pente singulière de son génie devait le hausser jusqu’à la quintessence de l’aphorisme, avec cette particularité supplémentaire d’encocher la pensée sur l’arc de la métaphore.

     

    Beaucoup d’écrivassiers rédigent des platitudes courtes, confondant l’économie de l’ellipse avec le dénuement de la banalité. A l’évidence, l’abord abrupt d’un Roger Judrin comme projeté malgré lui vers l’extérieur annonçait une tension plus forte : celle de son maître Alain, des Mauvaises Pensées et autres de Valéry, le laurier amer de La Rochefoucauld,  le curare de Rivarol,  les comprimés de sagesse furibonde du Schopenhauer des Parerga,  le Chamfort  des meilleurs morceaux. C’est une commensalité plutôt réduite. On y dîne entre soi et soi.

     

     

    *

     

     

     

    Je retrouve dans mes papiers, datée d’août 1976 (publication de Boussoles), cette remarque : « Roger Judrin est l’un de nos meilleurs écrivains ; c’est pourquoi personne ne s’occupe de lui. » J’aurais pu ajouter : sauf Audiberti, Chardonne, Georges Perros, Etiemble et quelques autres, qui ne faisaient guère, eux non plus, résonner la peau d’âne des tambours. L’explication ironique allait de soi : « Les cercles littéraires parisiens et la plupart des critiques estiment sans doute que son œuvre se défend toute seule, en quoi ils ont raison. Et qu’il vaut mieux, par charité, braquer les projecteurs sur des plumes moins étincelantes que la sienne. »

     

    Mais le véritable motif, on le trouve ailleurs : « Je ne sépare jamais, lit-on dans Boussoles, le poids des mots d’avec la gourmandise de mon oreille. Après tout, l’organe du goût est l’instrument de la parole, et savoir c’est savourer. » C’est bien ce qui l’a perdu dans une fin de siècle où le divorce entre les littérateurs et la Littérature était à peu près consommé.

     

    Au lieu de dicter au magnétophone ou de pianoter au clavier des fadaises et des solécismes, il sciait, ébarbait, limait  avec la patience et la passion des artisans de jadis. De ses mains sortaient des livres-sculptures faits d’un étrange matériau qui possède la densité du platine et la transparence du cristal. Aussi les relisons-nous sans cesse avec le même plaisir, sur notre Ile aux trésors battue d’un océan de papier qui s’évanouit en écume.

     

    Boussoles, en même temps que les points cardinaux de Judrin, livre le secret de ce plaisir : « Rien n’est plus beau qu’un beau raccourci. Il épure et il fortifie. Il donne au langage une maigreur sacrée. C’est alors que la vérité, ramassée dans l’éclat de sa moelle, se grave, brillante et nerveuse, inalliable et inaltérable, sur les médailles de la mémoire. L’ellipse est la pierre de touche du génie. »

     

     

    *

     

     

    Quant aux points cardinaux, trois noms les désignent et une tâche, fixée dès l’origine ; elle mobilisa l’œuvre entière, entée sur ses refus.

     

    Trois noms : Tacite, Montaigne, Valéry. Tacite, pour l’apprentissage du tire-laine sur le mannequin de l’Histoire, qui habilite à fouiller les poches du présent ; Montaigne, pour l’intimité voluptueuse avec soi-même et avec les livres ; Valéry, dont le fantôme est partout, pour l’épistémologie des impostures, la conquête méthodique des formes et l’obsession de la perfection. « Je ne tolère que la perfection !», clame Alvaro dans le Maître de Santiago. Je ne connais pas de meilleure devise pour Judrin. 

     

    Ce ne sont là que pistes, qu’il conviendrait d’approfondir. Contentons-nous de trois ou quatre citations.

    Sur Tacite : « L’œil de l’arrière-pensée, le Rembrandt de l’Histoire. Il fallait le plus ténébreux des enchanteurs et le plus souterrain des styles pour nous faire toucher dans l’horreur épanouie des Césars les germes mêmes de la nôtre. »

    Sur Montaigne : « C’est Montaigne et sa prose lascive et sa mémoire succulente qui font mes délices. »

    Sur Valéry : « Chasseur infatigable,  il ne songe pas à l’oiseau, mais à l’arc et à la main qui le tend. » 

     

    Enfin, la tâche que s’était fixée Roger Judrin tient en quelques mots, qui servirent d’épigraphe au dossier de Matulu : « Je travaille dans le fort de la tempête à sauver l’honneur de la raison. » L’un des plus lumineux parmi nos enchanteurs avait métamorphosé sa baguette en scalpel.     

     

                                 Michel Mourlet ( 2006)                                                                                                                                                  

     

                                                                                                                                                               

    February 11

    DeMILLE, L'ENFANCE DE L'ART

       Relisons d’abord l’un des plus extraordinaires poèmes de notre langue :

     

    Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse

    Suivre d’un œil hagard les yeux tachés de sang

    Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant

    Et quand enfin Samson, secouant les colonnes

    Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,

    Écrasa d’un seul coup sous les débris mortels

    Ses trois mille ennemis, leurs Dieux et leurs autels…

     

       Citer Vigny pour introduire à Cecil B. DeMille peut paraître singulier. Un peu moins, peut-être, si l’on se remémore à la fois la Colère de Samson dans son entier, et Samson et Dalila, tourné en 1949 juste avant Sous le plus grand chapiteau du monde et les ultimes Dix Commandements. Et plus du tout si l’on s’avise que le grand fleuve DeMille charrie autant de poésie, tantôt aspirant au grandiose, tantôt intimiste, que les Poèmes antiques et modernes et les Destinées. La même puissance pathétique et le même raffinement (couleurs, scintillements de bijoux, « tièdes sueurs » et poses langoureuses) circulent dans les alexandrins et dans les images, à telle enseigne que l’on jurerait d’une illustration du poème par le film si l’on ne se doutait que le cinéaste n’a jamais ouvert une traduction du poète.

       Tout commence avec une remarque notée dans son Journal le 29 novembre 1889 par Henry DeMille, acteur, pasteur, instituteur et auteur dramatique, père de notre héros : « Aujourd’hui, le bébé Cecil a assisté à sa première représentation théâtrale, au Théâtre de Madison Square. » Le « bébé Cecil » avait huit ans, et de qui tenir. Son grand-père, négociant considéré et influent, avait embrassé le parti sudiste. Le meilleur ami de son père se nommait David Belasco, homme de théâtre lui aussi, épris de réalisme à la manière de notre André Antoine à la même époque, rejetant les conventions inhérentes au théâtre, les décors de contreplaqué et les poulets en carton. Hérédité, milieu, tout conditionne, tout préfigure Cecil Blount : il brassera des affaires, il fera de la politique comme son grand-père ; comme son père il sera chrétien militant, il voudra instruire le peuple et surtout se passionnera pour l’art dramatique ; enfin Belasco, levant le rideau de toile peinte, découvre devant lui sans le savoir la voie centrale, la voie royale d’un art à venir dont la réalité visuelle et auditive du monde sera l’alpha et l’oméga.

       En 1913, le son n’est pas à la portée de ce langage balbutiant que les Frères Lumière ont fait passer des expériences bricolées en laboratoire à la projection publique. Mais l’univers du Septième Art a déjà pris naissance dans le big bang de la première séance au Salon indien du Grand Café. Le jeune Cecil (bientôt trente-deux ans) , avec quelques associés aussi fous que lui, s’enflamme pour ce nouveau moyen d’expression qui n’a pas encore exprimé grand-chose et auquel personne ne croit,  mais dont il pressent comme son aîné Griffith et son cadet Abel Gance l’immense potentiel à explorer. Sa seule différence avec les deux illustres confrères est qu’il sait compter. Il assume sans regimber (et bien sûr sans la connaître) la fameuse phrase dont Malraux conclura son Esquisse d’une psychologie du cinéma, art voué à la création de mythes   : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie. »

       Chicanerons-nous Malraux ? Ce « par ailleurs » nous semble inapproprié. La création – impliquant  l’installation – de mythes authentiques, c’est-à-dire popularisés au sein d’une civilisation, qu’ils soient artistiques, historiques, mythologiques, héroïques, sociaux, religieux, ou de toute nature, doit nécessairement s’appuyer sur une énorme puissance matérielle. Même l’entretien d’un fanatisme ou d’une superstition, phénomènes psychologiques par excellence, exige des effectifs et de l’argent. Qu’eussent été le mythe moliéresque de Dom Juan sans la logistique absolutiste de Louis XIV ou celui de la Révolution sans les troupes françaises ? Que fût devenue Garbo, jolie théâtreuse suédoise,  restée au pied de la montagne hollywoodienne ? DeMille, entrepreneur autant que créateur, comprend d’emblée qu’il ne suffit pas d’avoir du génie, hélas ! En cela, il se sépare radicalement d’un Stroheim, d’un Welles, incapables de maîtriser l’instrument financier de leur travail.

       Fou, donc, et prophète, mais les deux pieds sur terre, Cecil décide de se lancer dans l’aventure. La scène se passe quelques mois avant la première guerre mondiale, alors que le cinéma français, production et distribution confondues, règne sur le monde ; et qu’Adolphe Zukor, le futur patron de la Paramount, vient chercher à Paris ses vedettes (Sarah Bernhardt pour les Amours de la Reine Élisabeth). S’improvisant metteur en scène (en guise d’apprentissage, il a passé une journée dans le studio d’Edison), Cecil achète un billet de chemin de fer pour l’Arizona, en juge les paysages inadaptés au tournage prévu, reprend le train jusqu’au terminus : Los Angeles. Là, il apprend qu’il peut faire développer de la pellicule par un laboratoire situé dans la campagne environnante, non loin d’une grange à louer. Nom de ce village perdu dans les orangers : Hollywood. Il loue la grange, la transforme en studio de fortune où il se rend à cheval, armé d’un revolver pour se défendre contre la malveillance d’éventuels concurrents. Enfin, un matin de 1914, année qui marquera l’arrêt provisoire de l’industrie cinématographique française et la fin de sa suprématie, il donne en compagnie de son complice Oscar Apfel, autre apprenti réalisateur, l’ultime tour de manivelle de son premier film, adapté d’une pièce à  succès : The Squaw Man.

        Il y en aura soixante-dix-neuf autres. La légende de Hollywood commençait.

       Celle de DeMille aussi, qui se confond avec elle. Cet homme du XIXe siècle, d’un appétit et d’une énergie insatiables, ne put jamais se résoudre à n’être qu’un enlumineur de pellicule. Il pilota des coucous en 1917, fonda en 1919 la première compagnie aérienne commerciale des Etats-Unis, fut président de plusieurs banques, dessina l’uniforme des cadets de l’Air Force Académie du Colorado, inventa un matériel de projection portatif pour l’armée. Peu avant sa mort, alors qu’on le questionnait sur ses projets, il répondit : « Un autre film, ou un autre monde. » En janvier 1959 il rassembla ses collaborateurs, pour leur déclarer : « Nous avons du pain sur la planche pour les trois années à venir. » Douze jours plus tard, il avait cessé de vivre.

     

       On tient souvent Cecil B. DeMille pour un cinéaste mégalomane et seulement biblique. Sur les quatre-vingts titres qui forment son œuvre, quatre et demi (la première partie des Dix Commandements de 1923, le Roi des rois, le Signe de la Croix, Samson et Dalila, la seconde version des Dix Commandements) ressortissent à cette veine inspirée par l’Ancien ou le Nouveau Testament, qui occulte tout le reste. Deux films appartiennent à une époque chrétienne plus récente : Jeanne d’Arc et les Croisades. Les soixante-treize autres relatent des histoires purement profanes, drames, comédies ou épopées.

       Quant à sa mégalomanie, elle se borne à avoir placé autant de figurants et de colonnes qu’il y en eut dans la réalité historique à laquelle il était parfois confronté. Dans ce cas précis, le reproche – formulé maintes fois – tombe doublement à côté : ses « dépenses extravagantes » avaient pour mobile une volonté scrupuleuse de reconstitution dont le genre « historique » n’a pas souvent apporté la preuve (il s’entourait d’historiens pour contrôler la moindre broche de tunique) ; et elles n’ont jamais excédé les recettes, que bien au contraire elles favorisaient.

       Nous arrivons ici au point sensible de sa longue et glorieuse carrière. On lui aurait sans doute pardonné sa certitude ingénue d’avoir toujours raison, l’empire assez dictatorial qu’il exerçait sur ses équipes et même ses positions « réactionnaires » si à l’instar de ses confrères il avait, au moins de temps en temps, fait perdre des dollars aux banques et en avait perdu lui-même. Il y a le puritanisme de la chair, il y a aussi celui de l’argent. Tous deux confondent la fin et le moyen : jamais DeMille ne capitalisa comme une fin en soi – tare, semble-t-il, de notre société d’aujourd’hui –  les énormes profits dégagés par ses films. Il les envisageait comme le moyen d’en faire d’autres et de les faire le mieux possible.

       Frank Freeman, l’un des dirigeants de la Paramount, la compagnie qui distribua la plupart des productions de notre cinéaste, a calculé qu’à la mort de celui-ci, le nombre de spectateurs de son œuvre depuis 1913 s’élevait à quatre milliards : une fois et demie la population du globe en 1959. Cinquante ans plus tard, qui les dénombrera, alors que ses grands films les plus populaires (en gros, depuis l’arrivée de la couleur à l’écran) n’ont cessé d’être diffusé partout, en salles, à la télévision et aujourd’hui en DVD ? Ces chiffres qui donnent le vertige fournissent probablement l’explication du silence, de la méconnaissance, voire du discrédit qui ont entouré DeMille durant tant d’années de la part des critiques et des intellectuels en général, y compris parfois dans son propre pays. Ne répondait-il pas à qui lui mettait sous les yeux un article venimeux découpé dans quelque feuille de chou californienne : « Un ver de terre ne peut jamais avoir que le point de vue d’un ver de terre » ?

       La journaliste (et productrice associée de la Légende de Marilyn Monroe) Ezra Goodman nous transmet une boutade d’une de ses relations : « Personne n’aime DeMille, sauf le public. » Il y a beaucoup à apprendre de cette petite phrase, et à gloser. On en ferait un livre, on n’en fera qu’un paragraphe.

       Deux modèles de créateurs se partagent le monde de l’art : Dumas et Mallarmé. Ou, si l’on prend Victor Hugo, en qui tout cohabite : d’un côté les Misérables, immense et génial roman de gare, de l’autre Dieu et la Fin de Satan, deux des poèmes les plus stupéfiants de notre langue et que personne n’a lus. Les pédants de collège méprisent Cyrano et Carmen ; la masse du public fuit les théâtres qui affichent l’exquis Crébillon fils. On voit bien que l’ignorance et la sottise ne connaissent pas de frontière, en particulier socio-culturelle, et qu’il n’est pas surprenant qu’un éditeur parisien ait refusé voici une dizaine d’années de rééditer le seul ouvrage existant en France sur DeMille, au prétexte que c’était « un livre poujadiste » ! La vérité est que le succès ni l’insuccès ne sont preuves de rien. Un film n’est pas un chef-d’œuvre parce qu’il n’est apprécié que par mille personnes : ce sont peut-être mille aveugles à ses défauts ; pas davantage s’il a été vu par dix millions de spectateurs, qui peuvent aussi bien se rassembler devant un navet. Il vaut par son souffle, son tragique, sa lucidité, sa profondeur, ou sa cruauté, sa violence, son équilibre, sa sérénité ; bref, par le regard que pose le cinéaste sur les formes du monde ; seules importent la qualité et la sincérité de ce regard.      

       DeMille appartient à une lignée d’hommes de spectacle (Shakespeare, Corneille, Molière, Anouilh…) pour qui le théâtre ne pouvait exister que s’il emplissait la salle et dont la règle d’or était de plaire, tout en enseignant des vérités. Le « théâtre populaire » n’était pas pour eux une idée sociale à imposer d’en haut au peuple d’en bas, mais une nécessité vitale. Le cinéma populaire de DeMille remplit exactement la même fonction. Le cinéaste avait une très haute conception de sa mission, qu’il entendait se donner les moyens d’accomplir et qu’il a résumée une dernière fois dans une brochure intitulée «  Pourquoi j’ai fait les Dix Commandements ». « À l’époque où ils avaient une foi profonde, écrit-il, les hommes bâtissaient de magnifiques cathédrales pour exprimer l’amour qu’ils portaient à Dieu. » Tout le texte vise à établir une équivalence entre ce travail des bâtisseurs et le sien ; à démontrer aussi qu’il utilise les vrais matériaux de la Bible : « Ces hommes et ces femmes sont des êtres de chair et de sang… »

       Comme chez Gance, il y a chez lui une sorte d’innocence divine, de croyance absolue et presque naïve dans le génie qui est en lui, qui le transcende et dont il est l’orgueilleux serviteur. Pionnier de son art, fondateur à l’improviste de la plus puissante « usine à rêves » du monde moderne, il a aussi beaucoup innové. Ainsi, en 1915, au moment du tournage de The Warrens of Virginia, cornélienne histoire d’amour entre la fille d’un général sudiste et un officier yankee, on éclairait encore de face les scènes à filmer : acteurs et objets étaient privés d’ombre. Toujours poussé par son impérieux besoin de réalisme, DeMille orienta les éclairages comme dans la vie réelle, si bien qu’au vu du clair-obscur obtenu, son associé Sam Goldfish (le futur Goldwyn de la MGM) lui télégraphia de New York : « Si l’on ne photographie plus que la moitié des visages, les exploitants ne paieront plus que la moitié du prix convenu… » À quoi le réalisateur répondit : « Tant pis pour les directeurs de salle s’ils ne reconnaissent pas la lumière de Rembrandt ! » Sam retélégraphia aussitôt : « Alors, si c’est la lumière de Rembrandt, ils paieront le double ! »

       Il n’est pas exagéré de dire que DeMille a également ouvert la voie de la comédie américaine, fondée sur les rapports conflictuels du couple : des dizaines de films d’avant-guerre en témoignent, qu’on redécouvre avec jubilation. Sa grammaire filmique, sans avoir connu, à part le son et la couleur, de grands bouleversements depuis ses débuts, n’a pas pris cet aspect muséographique, respectable et un tantinet ennuyeux ou frôlant le ridicule, de certains opus même d’origine plus récente. Ses illustrations en à-plat sont toujours belles, émouvantes, mélodramatiques ou humoristiques à souhait. Son cinéma est comme l’enfance du cinéma, parvenue intacte jusqu’à nous et qu’il semble que rien ne puisse  altérer.

     

     

     

    January 09

    Le Roman de la langue française

    LE ROMAN DE LA LANGUE FRANÇAISE

    par Michel Mourlet

    (texte intégral)

     

       « L’histoire de la langue modèle et nourrit toute culture. » Telle est la phrase en quelque sorte inaugurale de l’ouvrage lexicologique le plus important de ces cinquante dernières années : le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, publié par les Éditions du Robert en 1992.

       Comme n’importe quelle langue mais plus que les autres, du fait de la situation particulière de la France au carrefour de toutes les avenues de la culture et de l’Histoire, la langue française est riche d’un passé qui éclaire le présent et aide à préparer l’avenir. Ce passé, et les vicissitudes momentanées, et les incertitudes futures, composent plus qu’une banale énumération de faits et de dates, de causes et d’effets. C’est de la chair même de la France, donc de la nôtre, qu’il est question. La langue est un être vivant où circule notre sang et qui peut mourir. L’histoire d’un tel être possède toutes les caractéristiques exigées d’un roman. Événements heureux ou tragiques, héros inoubliables, étude sociale et politique. Un début, un développement, des crises et, on l’espère, plus d’un Balzac à venir pour en poursuivre le récit.

       L’aventure commence dans la nuit des temps. De manière un peu arbitraire, fixons-en l’origine à l’époque où la France était encore la Gaule ; où cette Gaule possédait une civilisation à elle, beaucoup plus riche, beaucoup moins « barbare » qu’on ne l’a cru longtemps ; où cette civilisation parlait une langue dont il ne reste plus que quelques inscriptions gravées dans la pierre ou le métal, quasiment indéchiffrables : la « tablette de Chamalières », le « calendrier de Coligny », et un peu plus d’une centaine de mots venus pour la plupart de l’activité agricole et du monde campagnard : « sillon », « tonneau », « chêne », « arpent », etc., transmis au français par le bas-latin.

       Deux causes à ce désastre : la fragilité des tablettes de cire et, surtout, l’allégeance des classes dirigeantes d’abord, puis de la population entière, à l’envahisseur romain par intérêt mercantile à très court terme. En un siècle ou deux les Gaulois ont abandonné leur idiome, c’est-à-dire leur identité et leur âme. Ils avaient cependant une excuse : ils ne connaissaient pas de précédent ; ils ignoraient tout de la biologie des langues, des conditions de leur vitalité, de leurs maladies, de leur décadence, de leur disparition. Le contre-exemple étant celui des Grecs, grands voyageurs-colonisateurs et qui savaient de reste à quel point la langue est le cheval de Troie du commerce et du pouvoir. Via le millénaire byzantin les Grecs ont conservé leur langue. Les Gaulois « collaborateurs » l’ont perdue.

       Ainsi arrivons-nous au Bas-Empire, au bas-latin, aussi corrompu par le métissage accéléré avec le celte des Gaules que ce dernier par le latin. Dans la Gaule romaine du Ve au VIIIe siècle un sabir informe s’élabore, ce qu’on appellerait aujourd’hui un  pidgin (terme d’origine chinoise, pour business) Puis le pidgin gallo-romain, argot de la soldatesque mélangé aux patois indigènes et simplifié pour les besoins d’une communication purement utilitaire, s’installe peu à peu dans les familles, dans la transmission d’une génération à l’autre, devient un dialecte vernaculaire.

       Ce dialecte est par nature (diversité d’origines) et par vocation (échanges rudimentaires entre marmite et gamelles) impropre à l’usage d’une pensée complexe, capable de maîtriser le réel et de conduire une politique, d’organiser une société, de légitimer une religion. Force est de recourir encore et toujours à la parole du maître, même si le maître  perd le pouvoir. Découronné de ses lauriers par d’impétueux voisins qui profitent de son relâchement, de ses abandons successifs, de sa largesse d’accueil introduisant le ver dans le fruit pour  s’inviter au festin, le maître est chassé de son trône. Mais il a gardé quelque chose d’extraordinaire, qui peut encore servir : une langue préservée de la corruption par des clercs intelligents (nombreux en ce temps-là), qui avaient compris quel est l’instrument principal de la communication, du gouvernement, de la puissance et de la pérennité d’une communauté humaine. Et puisque, dans le grand tohu-bohu des invasions barbares, il n’existait plus qu’une structure véritablement stable et génératrice de repères : l’Église chrétienne, et que la langue de cette structure était le latin – non pas l’argot bâtard qui nommait « cruchon » ce qu’il y a sous le couvre-chef d’un homme… « tête » provenant d’un équivalent en bas-latin militaire de nos « cafetière », « caboche » ou « ciboulot » – ce fut le latin qui continua de régner mille ans sur le monde civilisé.

       Entre-temps, cette langue romane encore dans l’enfance avec son vocabulaire imagé et trivial de soudard et sa syntaxe de bébé avait été encore traumatisée par l’arrivée du Franc à la chevelure « blonde » (adjectif supposé francique) au VIe siècle, encore que l’on puisse dater d’un peu avant certaines influences germaniques sur le latin vulgaire, dues aux contacts commerciaux et guerriers. Environ trois cents mots nous en restent, quelques « w » et « k », des inversions dans la phrase, un certain nombre de prénoms et probablement une prononciation qui s’est éloignée des autres langues romanes, davantage amarrées au latin.

       Jusqu’au IXe ou Xe siècle, le francique et le roman cohabitent. Mais peu à peu le second prend le pas sur l’autre, l’assimile et devient tout doucement une langue de communication à part entière, au point que Hugues Capet aurait été le premier de nos rois à utiliser les services d’un interprète pour écouter certains de ses sujets. Du IXe siècle date la rédaction des deux premiers monuments connus de cette  « langue française » sortie de ses langes et qui semble alors prendre conscience d’elle-même ; si bien que Charlemagne va l’imposer en certaines parties de la liturgie et qu’elle ose enfin sortir de l’oralité.

       L’un de ces textes, politique, est connu sous le titre de Serments de Strasbourg. L’autre, littéraire, d’inspiration religieuse, est la Séquence de sainte Eulalie (de sequentia, poème liturgique). Les Serments entérinent le partage de l’empire de Charlemagne en scellant un accord entre Charles le Chauve et Louis le Germanique. Leur intérêt historique n’est pas ce qui nous importe le plus ; leur portée linguistique est immense, de par leur rôle inaugural et parce que leur deux versions, l’une en « vulgaire », le français d’alors, l’autre en germanique, nous informent de l’apparition d’une conscience claire des enjeux nationaux de la parole, conscience jusque là étouffée par la prééminence écrasante du latin. Avant les Serments, cet empire absolu du latin conférait encore une sorte d’unité factice aux morceaux éparpillés de la mosaïque romaine, puis carolingienne. À partir des Serments, on assiste à la renaissance séparée de nations déjà historiquement formées mais réunies artificiellement par des actes militaires, diplomatiques ou dynastiques. La géolinguistique n’est pas seulement un inventaire géographique des idiomes, comme on le dit quelquefois. C’est une des branches maîtresses de la géopolitique. Les Serments de Strasbourg établissent avec solennité dès l’origine l’importance politique décisive de la langue nationale.

       La Séquence de sainte Eulalie n’a pas cette résonance dans notre actualité. Mais elle nous émeut davantage. Le premier en date de nos poèmes ! Plus assonancé que rimé, avec d’humbles mots pour dire la sainte et le supplice. En français d’aujourd’hui, cela donne :

                    Bonne pucelle fut Eulalie.

                              Beau avait le corps belle l’âme.

                                                Voulurent la vaincre les ennemis de Dieu.

                                   Voulurent la faire diable servir…

        Le français recroquevillé brise sa coquille et déplie ses ailes engourdies. Mais les éternels assis, les agrippés féroces de l’immobilisme sorbonnard, les malins à la vue courte, les partisans du tout-latin veillent. De gardiens perspicaces, ils se sont mués en compilateurs à qui la tradition tient lieu d’intelligence et d’inventivité. Ils enseignent en latin, écrivent en latin, se pourlèchent en recopiant les recettes d’Apicius. Pour être lus de leurs confrères ils rédigent leurs traités de physiologie comme Galien s’adressait à Marc-Aurèle. Cela va durer cinq siècles. Cinq siècles durant lesquels une caste de politiciens, d’universitaires, de financiers, de hauts fonctionnaires va tricoter sa mondialisation latine à l’écart du peuple, entre décisionnaires européens, enfermant la politique, la philosophie, l’identité françaises dans un carcan abstrait dont ils rabâchent que c’est la seule voie possible dans le monde moderne, jusqu’à ce qu’un grand roi au prénom prédestiné, en 1539, frappe du poing sur la table et dise : « Maintenant, ça suffit ! » Cela s’appelle l’Ordonnance de Villers-Cotterêts :

          Nous voulons que doresenavant tous arretz ensemble toutes aultres procedeures, soient de nous cours souveraines ou aultres subalternes et inferieures, soient de registres, enquestes, contractz, commisions, sentences, testamens et aultres quelzconques actes et exploictz de justice ou qui en dependent, soient prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langage maternel francoys et non aultrement.

       Cette Ordonnance va entraîner pour notre langue un statut particulier et toujours en vigueur : celui d’être régie, surveillée, protégée par la puissance publique. L’État, les corps constitués y compris la Justice seront mobilisés de manière constante à cet effet, ce qui ne fut le cas à ce degré nulle part ailleurs. De la fondation par Richelieu de l’Académie française jusqu’à la féminisation des fonctions en passant par la politique linguistique de la Révolution, Jules Ferry, la loi Bas-Lauriol, le Commissariat général de la langue française, la loi Toubon, le français depuis cinq siècles est l’objet  d’un encadrement officiel. Est-ce un caprice du Pouvoir dont, à l’instar des autres langues, la France pourrait faire l’économie ?

       Les motifs, ou plutôt les acteurs qui ont poussé François Ier et ses conseillers à promulguer l’Ordonnance fondatrice n’ont jamais disparu de la scène. Il semble qu’il y ait toujours eu une partie notable des citoyens qui travaille activement contre l’intérêt général. Cela s’est constaté tout au long de notre Histoire, et non pas uniquement lors des diverses périodes d’occupation de notre sol. Plusieurs causes, sans doute, préexistent à cette fâcheuse disposition : le fond gaulois tel que l’a observé César, foncièrement querelleur et porté à la division, les apports allogènes qui ne se découvrent une patrie commune qu’au moment des catastrophes, quand il est trop tard...  Il suffit d’écouter les revendications régionales ou communautaristes pour imaginer l’état de la langue et de la littérature françaises, sans parler de la communication à travers le territoire : le gouvernement pour se faire entendre de tous n’aurait plus qu’à gouverner en anglais.

       Dix ans après Villers-Cotterêts, le cosmopolitisme linguistique n’a pas désarmé. Aux encroûtés du latin s’ajoute ce qu’on nommera beaucoup plus tard un « snobisme », celui des langues étrangères, l’italien surtout, dont la promotion est assurée depuis  « belle heurette »  grâce à une Renaissance  plus précoce que la nôtre, empêchée par le désordre et les ruines de la guerre de Cent ans. Par bonheur le développement de l’imprimerie va favoriser l’essor du fragile oisillon que nous avons vu sortir de l’œuf sept siècles auparavant. Toujours guetté par des chasseurs embusqués, c’est devenu un jeune aigle. Un poète de vingt-sept ans, Joachim Du Bellay, va  l’enfourcher comme Pégase.

       Défense et Illustration de la langue française éclate en coup de tonnerre dans les salons académiques, lambrissés de faux marbre, peuplés de cuistres suffisants et de grimauds rengorgés. Du Bellay s’appuie sur Rabelais pour détailler ses remontrances. On ne se lasse pas de citer la phrase fameuse :

       Pourquoi donc sommes-nous si grands admirateurs d’autrui ? Pourquoi sommes-nous tant iniques à nous-mêmes ? Pourquoi mendions-nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d’user de la nôtre ?

       C’est le commencement de la fin pour la vieille Sorbonne médiévale, emportée par le courant fleuri de la Pléiade puis le torrent cartésien. De bataille en victoire, le français gagne ses galons de grande puissance linguistique. Notre force militaire, démographique, économique, l’y aideront, mais seront aussi grandement épaulées par elle. Bientôt la langue de la diplomatie sera française, c’est-à-dire limpide, logique, sans aucune de ces ambiguïté que peuvent recéler la syntaxe latine ou le lexique anglais.

       En 1570, précédant Richelieu de plus d’un demi-siècle, Charles IX donne des lettres patentes à une Académie créée par le poète Jean-Antoine de Baïf et s’en déclare protecteur. Prolongée par Henri III sous le titre d’Académie du Palais, mais boudée par l’Université, elle ne survivra pas au roi.

       « Enfin Malherbe vint. » L’hémistiche de Boileau situe exactement le passage du bouillonnement poétique de la Pléiade au classicisme du Grand Siècle. Le Moyen Âge gavé de latin et de grec avait eu néanmoins ses poètes et ses farces populaires ; la Renaissance avait  tordu le cou à la lectio et  relectio parasitaire du grand Aristote, qui ne méritait pas cela. Montaigne aussi était venu, mais à la bonne franquette, sans légiférer. Toutefois Ronsard et ses amis, au milieu de beautés fraîches ou éclatantes, avaient conservé de l’Antiquité un attirail mythologique assez pesant, chantourné des vers parfois à la limite du bizarre, qui ne pouvaient être entendus par « le crocheteur de foin ». Réprouvant ces excès, Malherbe épure, ébarbe, concentre, clarifie. Il n’a peut-être pas frayé le meilleur chemin à la poésie lyrique ;  c’est à son travail de simplification, néanmoins, que nous devons l’âge d’or de notre théâtre, où tout doit être compris dans l’instant même, du parterre au poulailler. À ses furibondes remarques sur Desportes comme au bronze de sa prosodie nous devons également nos moralistes les plus denses et les plus concis.

       En 1635, huit ans après la mort de Malherbe, le cardinal de Richelieu qui se préoccupe fort de  littérature (il taquine Melpomène et jalouse Corneille), s’inscrit à son tour dans la lignée des hommes d’État soucieux du rayonnement de la langue, conscient que le verbe est une arme non moins redoutable que l’artillerie. Quelques siècles plus tard, les grands orateurs révolutionnaires, Napoléon ou encore, plus près de nous, un De Gaulle, un Malraux, en seront convaincus eux aussi et à maintes reprises le vérifieront. Pour assurer un contrôle qu’il estime nécessaire sur les évolutions toujours hasardeuses de l’usage – meilleure et pire des choses comme la langue d’Ésope – Richelieu fonde une institution normative, somme de compétences reconnues en tous domaines (et non pas exclusivement de gens de plume comme on le croit parfois) : l’Académie française.

       Nous arrivons ici à l’apogée de notre langue, et qui durera trois siècles : le XVIIe avec ses dramaturges et ses moralistes ; le XVIIIe avec ses philosophes (y compris ceux du bord opposé aux « Lumières »), le XIXe avec le prodigieux renouvellement de formes et de matière dont témoignent la poésie et le roman. Un homme plus que tout autre a pensé cet apogée et l’a analysé : Rivarol. 

       Son Discours sur l’universalité de la langue française (1783) explique pour la première fois la  longue prééminence de notre outil de communication. Rivarol n’est pas un grammairien à la Vaugelas, le célèbre « greffier de l’usage ». On peut remonter à Platon ou à la Grammaire de Port-Royal, il n’empêche : Rivarol est un peu le père négligent de la  linguistique, tant structurale que générative, et c’est pourquoi les linguistes, donnant raison à Freud, le rejettent. Mort à quarante-huit ans, ce génie météorique a jeté les bases d’une philosophie du langage en tant que dévoilement de réalité à travers des structures variables en résultat selon les peuples : « La meilleure histoire de l’entendement humain doit, avec le temps, résulter de la connaissance approfondie du langage. La parole est en effet la physique expérimentale de l’esprit. » Si on ne les savait de Rivarol, on pourrait attribuer ces lignes au Valéry des Cahiers.

       Du contre-révolutionnaire, descendant d’immigrés piémontais (Rivaroli) et sacré par Voltaire « Français par excellence », jusqu’à l’Abbé Grégoire et la Révolution, il n’y a qu’un pas.  Un pas de clerc, diront peut-être les partisans de la régression vers le morcellement initial, au bon vieux temps où il fallait un interprète à La Fontaine pour s’adresser à un palefrenier limousin. Henri Grégoire est l’ancêtre de ces « hussards noirs » qui s’échinèrent pour offrir à l’ensemble des citoyens une circulation sans encombre sur toute l’étendue du territoire national et un accès à la sphère de l’esprit. Son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française (16 prairial An II), acte fondateur, oserons-nous dire, de l’Instruction publique, a offert à des centaines d’écrivains, de savants, issus de familles pauvres de province, la chance d’échapper à leur ghetto langagier pour accéder à l’audience qui leur était due. Et il a soulagé notre langue, en un siècle environ, du paradoxe d’être  mieux parlée à Rome ou à Moscou qu’à cinquante kilomètres de Paris.

       Dès lors, un boulevard s’ouvrait aux grands lexicographes que la France attendait. Ce n’est plus le parler de la Cour qu’ils vont enregistrer et disséquer, mais l’immense répertoire des mots de tous : métiers, régions, traditions, néologismes techniques et scientifiques, brassés par les instituteurs de la République depuis les frontières du nord jusqu’à la Méditerranée, et même au-delà, grâce aux colonies.

       Consécutivement, le langage littéraire, pareil à un tableau ancien que l’on nettoie pour en raviver les couleurs, subit la grande lessive romantique. Sous la plume un peu sèche, il faut l’avouer, des Chamfort et des Voltaire, la pensée s’était aiguisée comme un scalpel, la phrase crépitait comme une mèche de mise à feu, mais le mot s’était quelque peu décoloré. Le mot avait perdu son odeur de fruit mûr, son goût de miel. C’est alors que deux hommes, nés et disparus presque en même temps, qui occupèrent tout leur siècle, aussi dissemblables qu’on peut l’être, Hugo et Littré, s’attaquèrent au « vieux dictionnaire ». Le premier lui « mit un bonnet rouge » ; le second en bâtit un nouveau. Certes ils avaient des prédécesseurs. Mais dans ce fabuleux XIXe siècle d’où nous est venu à peu près tout ce dont nous vivons et mourons aujourd’hui,  comme porte-étendard de la langue française on ne trouvera pas mieux.

       On n’en finirait pas de conter le roman de la langue, de brosser cette fresque aux milliers de personnages que sont les mots.  Il faut en finir pourtant. Les deux guerres du XXe siècle affaiblissent la France, donc son influence, donc sa langue. L’anglo-américain prend l’avantage et devient une espèce de latin de cuisine planétaire. Le parti des vendeurs et des lapeurs de soupe, toujours très inspiré par Ganelon comme on l’a vu, s’efforce avec l’appui des sots d’introduire dans la source limpide de Racine autant de barbarismes qu’il est possible  Le premier à réagir est Étiemble. Il invente un vocable qui fera fortune : le « franglais ». Certaines personnes avisées s’aperçoivent que le français,  s’il est maltraité, renié en France, est soutenu et respecté hors de nos frontières : la Francophonie se met en place et c’est sur elle maintenant que se reportent nos espoirs. Des lois sont votées pour protéger les droits élémentaires des citoyens que d’aucuns voudraient contraindre à parler une langue étrangère sur leur propre sol. Il semble que, timidement, on recommence à comprendre par ci, par là, que l’on travaille mieux, que l’on maîtrise mieux les choses dans sa langue maternelle qu’en baragouinant un globish. Allant dans ce sens, des actions associatives et syndicales sont quotidiennement couronnées de succès. Le Forum francophone des affaires devrait voir s’ouvrir devant lui un bel avenir. Selon les statistiques, le français dans le monde connaît un regain de faveur. Le taillé sur mesures de la « diversité culturelle » fait pièce  à l’uniforme de Mickey. En 1985, M. Jean Dutourd a prononcé en séance publique annuelle de l’Académie un discours prémonitoire, qui reprenait le flambeau tendu par Rivarol : De l’excellence et de la nécessité de la langue française. Après des décennies de capitulations, le message commence à passer.

    MICHEL MOURLET